
De Singapour à Paris, de New York à Casablanca, Khalid Abisourour a construit son regard au contact de cultures et d’écoles parmi les plus exigeantes au monde. Après avoir évolué au sein des agences internationales SOM puis Gensler, il fonde Studio DARC avec une conviction forte : l’architecture ne se résume ni à une forme ni à une esthétique, elle traduit avant tout une manière d’habiter le monde.
Propos recueillis par Ghalia Lahlou
«Une architecture appartient toujours, au final, à ceux qui l’habitent.»
Vous vous définissez souvent comme un “Third Culture kid”. Que signifie cette expression ?
«Third Culture Kid.» Je suis marocain, profondément marocain, mais je me sens également citoyen du monde. Chaque pays me touche. J’aime comprendre les cultures différentes de la mienne et cette curiosité nourrit directement mon travail.
À mes yeux, l’architecture — ou ce que l’on appelle le built environment — est avant tout une expression humaine inscrite dans un paysage naturel. Nous construisons avec des matériaux issus de la nature, mais nous les transformons selon notre culture, notre histoire et notre manière de vivre.
Au Japon, l’architecture raconte le Japon. À Singapour, elle raconte Singapour. En France, elle dialogue avec l’histoire. Au Maroc, nous possédons un patrimoine architectural et un art de vivre exceptionnels.
Aujourd’hui, l’architecture contemporaine cherche souvent la simplicité.
Mais cette simplicité n’a de sens que si elle reste profondément ancrée dans ses racines. Notre responsabilité est de préserver ce patrimoine tout en l’inscrivant dans le XXIe siècle.
À quel moment avez-vous compris que vous vouliez devenir architecte ?
Le véritable déclic est arrivé lors d’un voyage en Inde avec mon père. J’avais quatorze ou quinze ans lorsque j’ai découvert Chandigarh, la ville imaginée par Le Corbusier.
J’y ai compris qu’une seule personne pouvait influencer la manière dont toute une communauté allait vivre.
Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est que les habitants se sont ensuite approprié cette architecture. La végétation a grandi, les usages ont évolué, et chacun a trouvé sa propre manière d’habiter cette ville. J’ai compris ce jour-là qu’une architecture n’appartient jamais totalement à celui qui la dessine.
À partir de là, j’ai voulu construire un parcours nourri de cultures différentes. J’ai commencé mes études entre la Malaisie et Singapour avant de poursuivre en France.
Je voulais d’abord devenir artiste. Puis j’ai compris qu’un architecte pouvait être un artiste des structures, de la lumière et des espaces.
À l’ESA, à Paris, j’ai également commencé à mieux comprendre mes propres racines. Je me suis senti autorisé, en quelque sorte, à être marocain.
Dessiner une manière de vivre
« La modernité n’a de sens que lorsqu’elle prolonge une histoire. »
Vos projets sont contemporains, mais ils semblent toujours dialoguer avec leur contexte. Comment trouvez-vous cet équilibre ?
Il y a quelque chose à apprendre dans chaque culture.
L’architecture contemporaine est une recherche de simplicité, mais elle ne peut jamais être détachée de ses racines. Nous devons protéger notre patrimoine tout en trouvant la manière de le faire vivre aujourd’hui.
Je crois beaucoup à cette rencontre entre une architecture contemporaine et une mémoire plus ancienne. Ce n’est pas une opposition.
Au contraire, c’est dans cette tension que naissent les projets les plus intéressants.
Chaque pays possède une manière particulière d’habiter, de construire, de vivre la lumière, le paysage ou les matériaux. C’est cette identité qu’il faut écouter avant de dessiner. Vous accordez également une place aux matériaux. Pourquoi sont-ils si importants dans votre démarche ?
Les matériaux racontent une histoire avant même que l’on parle d’architecture. La pierre exprime l’ancrage, le bois apporte une chaleur naturelle, le métal relie les éléments entre eux. J’ai beaucoup appris de cette lecture sensible des matériaux quand je faisais des design pour Apple. Aujourd’hui encore, je commence toujours un projet en réfléchissant à ce que les matériaux vont transmettre comme émotion.
«La pierre ne flotte pas.
Le bois soutient. Le métal relie.»
Finalement, qu’est-ce qu’une architecture réussie ?
Ce n’est pas un bâtiment spectaculaire. C’est un lieu dans lequel on se sent naturellement bien. Une architecture réussie accompagne les usages, respecte son environnement et crée une émotion durable. Les habitants doivent pouvoir se l’approprier, la faire évoluer et y construire leur propre histoire.
Au fil de votre parcours, votre rapport aux matériaux semble avoir profondément évolué.
Oui. Cette réflexion s’est beaucoup construite au contact d’Apple.
Les équipes de design m’ont appris à penser les matériaux autrement.
La pierre ne flotte pas.
La pierre appartient au sol.
Le bois porte.
Le métal relie.
Cette manière presque instinctive de comprendre les matériaux continue aujourd’hui de guider chacun de nos projets. Lorsqu’on dessine un bâtiment, il ne s’agit pas seulement d’assembler des éléments. Il faut comprendre ce que chaque matériau exprime, son poids, sa logique, sa place. C’est une façon de construire qui reste très présente aujourd’hui chez DARC.
La discipline avant la liberté
«How much does a building weigh?»
Une question qui continue d’accompagner chacun de mes projets.
Après vos études, vous rejoignez Skidmore, Owings & Merrill (SOM), l’une des agences les plus prestigieuses au monde. Qu’est-ce que cette expérience vous a appris ?
J’arrivais d’un parcours très marqué par le design, avec une approche instinctive et artistique. Chez SOM, j’ai découvert l’exact opposé : la rigueur.
Je me souviens de mon premier projet. J’avais imaginé une proposition très libre, inspirée par les courbes des courbes de grand architectes. Mon responsable a regardé les maquettes puis m’a simplement dit : «On ne dessine pas comme ça ici. On dessine les choses correctement.»
Cette phrase est restée gravée.
SOM est une véritable école de pensée. On y apprend que chaque décision doit être justifiée, que chaque détail doit avoir une raison d’être et qu’un bâtiment doit être aussi cohérent dans sa structure que dans son dessin.
Une question m’accompagne encore aujourd’hui :
“How much does a building weigh?”
Lorsqu’on dessine, on oublie parfois qu’un bâtiment devra être construit. Chaque matériau possède un poids, une logique, une réalité constructive. Cette conscience change complètement la manière de concevoir un projet.
«Chez SOM, j’ai appris la rigueur. Chez Gensler,j’ai appris la liberté.»
Vous poursuivez ensuite votre parcours chez Gensler. Qu’est-ce qui change ?
Chez SOM, j’ai appris la discipline.
Chez Gensler, j’ai retrouvé la liberté.
L’agence m’a laissé une page blanche pour développer une approche plus personnelle du projet.
C’est là que j’ai commencé à diriger des équipes, à remporter de grands concours internationaux et à travailler sur des programmes de très grande échelle.
L’un des projets les plus marquants a été celui du nouveau campus Apple.
Cette expérience a profondément transformé ma manière de penser l’architecture. Les échanges avec les équipes de design d’Apple allaient bien au-delà du dessin : ils portaient sur la perception des matériaux, les usages et les émotions qu’un bâtiment peut provoquer.
C’est aussi à cette période que j’ai compris qu’un projet réussi ne se mesure pas uniquement à son image, mais à l’expérience qu’il offre à ceux qui le vivent.
L’émotion comme matière
«Nous ne dessinons pas seulement des bâtiments. Nous dessinons une manière de vivre les lieux.»
Après une carrière internationale, pourquoi avoir choisi de revenir vivre et travailler au Maroc ?
À un moment, j’ai ressenti le besoin de ralentir. Je voulais rentrer au Maroc, me marier, fonder une famille et retrouver une autre manière de vivre.
Le CEO de Gensler, qui connaissait très bien le Maroc, m’a alors proposé d’ouvrir un bureau ici. Cette transition a constitué un véritable pont entre deux mondes : je retrouvais mon pays tout en conservant les méthodes, l’exigence et les projets internationaux qui avaient façonné mon parcours.
Très vite, j’ai commencé à collaborer avec plusieurs promoteurs marocains et j’ai découvert une autre façon de travailler, plus directe, plus instinctive, mais aussi profondément ancrée dans le contexte local.
Cette expérience m’a naturellement conduit à créer Studio DARC.
L’idée n’était pas de repartir de zéro, mais de poursuivre la même ambition avec davantage de liberté : concevoir des projets capables de dialoguer avec leur territoire tout en restant ouverts au monde.
Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui votre manière de concevoir un projet ?
Nous travaillons simultanément sur plusieurs échelles : l’urbanisme, l’architecture et le design intérieur.
Cette approche nous permet de créer une continuité entre la ville, le bâtiment et les espaces de vie.
À chaque projet, nous cherchons le même équilibre : celui entre une structure rationnelle et une expérience plus libre, plus sensible.
«Une architecture n’est jamais seulement un objet. Elle devient le décor de la vie de ceux qui l’habitent.»
Comment voyez-vous évoluer l’architecture dans les prochaines années ?
Grâce aux outils numériques et à l’intelligence artificielle, le design devient plus accessible que jamais. Mais cette accélération nous oblige aussi à retrouver davantage d’humanité.
Nous avons produit beaucoup d’architectures très minimalistes, très blanches, parfois presque anonymes.
Aujourd’hui, je sens un retour vers les matières, les couleurs, les textures, le velours, tout ce qui raconte une émotion.
Le mouvement Humanize, porté notamment par Thomas Heatherwick, résonne beaucoup avec cette réflexion.
Je crois que notre époque a besoin d’une architecture plus chaleureuse, plus généreuse, plus habitée.
Une architecture qui ne cherche pas uniquement à être regardée, mais réellement vécue.






