TOM DIXON : «Ce qui m’intéresse plus que tout c’est la façon dont on fabrique les choses»

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D’habitude, c’est à Paris ou à Milan que nous rencontrons les stars du design international. Cette  fois, c’est à Casablanca, chez Clay Concept Store que nous avons interviewé Tom Dixon. Le célèbre designer british (né en Tunisie, mais conçu, selon ses dires à Rabat,) a fait escale au Maroc dans le cadre du tour du monde de son réseau. Ce touche-à-tout génial qui crée aussi bien des luminaires extravagants que du liquide vaisselle (avec lequel il a décidé de faire fortune…) nous dit tout sur son parcours d’autodidacte, son sens du business, sa passion pour l’artisanat, ses collaborations et ses ambitions.

 

 

 

Pourquoi avez-vous décidé de venir à Casablanca ?
Normalement on participe au salon de Milan, plus grande fête du design dans le monde. Cette année, j’ai décidé de ne pas le faire pour aller, moi, à la rencontre de mon monde. Une marque ce n’est pas seulement un logo et une gamme de produits, c’est aussi le network que l’on crée autour de soi. On a un nouveau bureau à Londres, des magasins à NewYork et à Hong Kong, plus des fabricants et des boutiques qui représentent ma marque aux quatre coins du monde. C’est pour ça que je suis à Casablanca. J’ai décidé de partir en vacances et d’aller aux extrémités de mon réseau pour voir ce qui se passe dans tous ces pays. C’est formidable d’être ici. C’est aussi l’occasion de présenter ma nouvelle collection.

Vous avez un parcours atypique, vous n’avez pas commencé par le design mais par la musique. Comment êtes-vous venu au design ?
Oui, jeune, j’étais bassiste dans un groupe disco. C’était l’ère punk, très créative. Je m’amusais beaucoup avec mes motos et mes voitures. Quand j’ai eu mon accident de moto, j’ai arrêté l’école d’art. Quand je me suis cassé le bras, j’ai arrêté la musique. J’ai cependant beaucoup appris de la musique. On s’initie à un instrument tout seul ou avec ses copains, après on forme un groupe et on crée son propre contenu, puis on fait sa promotion à travers les concerts, les affiches, les couvertures de disque. En Angleterre, cela se passait dans l’underground, sans fonds et sans véritables connaissances. C’était très naïf comme business. Quand j’ai découvert la soudure et que je me suis mis à faire des objets, j’ai adopté la même attitude. Je me suis dit qu’avec un peu de chance les gens viendraient voir ce que je faisais. Et c’est ce qui s’est passé. Le business de la musique m’a donc appris beaucoup sans que je m’en rende compte. On peut aller loin avec une attitude singulière.  Personne dans le monde ne faisait des chaises aussi laides, et aussi dangereuses que moi, et, comme je n’étais plus à l’école, personne me disait de ne pas faire ces choses là. Je les fabriquais à partir de déchets, c’était gratuit. Comme un alchimiste, je transformais des matières premières en or. Cela m’a donné la confiance pour continuer le design. J’ai commencé à acheter des outils et j’ai fait des chaises plus formelles. Mes soudures se sont améliorées. Mes chaises sont devenues sculpturales. Cappellini on a repéré une composée d’un volant de Volkswagen et de caoutchouc de pneu et l’a transformée en chaise de luxe. Cela m’a  donné l’occasion de découvrir la distribution d’objets et le design international. Après dix ans d’apprentissage, j’ai été recruté par Habitat, propriété d’IKEA, en tant que directeur artistique. Je suis passé d’une société artisanale à la plus grande société de mobilier du monde.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer votre propre marque ?
Pendant 10 ans j’ai appris la logistique, la distribution internationale, je disais aux autres quoi faire. Mais le design me manquait alors je me suis lancé,  il y a 17 ans. J’ai la chance d’avoir un nom très court et facile à prononcer dans toutes les langues. Normalement un designer donne ses dessins à une compagnie qui fabrique. Dans la mode c’est normal de mettre son nom sur sa marque, mais pas dans le design.  C’est difficile d’avoir une voie personnelle dans ce secteur. Faire quelque chose sous mon nom, c’était l’opportunité d’être indépendant. Mais c’est très difficile car je fais appel à beaucoup de différentes techniques de fabrication  (textile, verre, bois, plastique…) dans une dizaine de pays.

Le luminaire occupe une grande place dans votre business. Pourquoi ?
C’est vrai, c’est d’ailleurs avec ça qu’on a commencé. C’est un secteur en pleine croissance avec le changement des ampoules et le passage au LED. Une lampe peut transformer totalement une atmosphère. C’est aussi l’objet le plus visible dans un restaurant, un hôtel, un magasin. Dans le mobilier, les gens sont conservateurs, avec le luminaire, ils sont plus aventuriers. On fait aussi beaucoup de mobilier. J’aime les objets ayant une structure forte. On s’est aussi concentré sur les accessoires, l’occasion d’influencer plus d’intérieurs : le bureau, la salle de bain, l’arrangement des fleurs, les arts de la table. Je suis également devenu parfumeur avec les bougies et les senteurs pour la maison. On a un bureau d’intérieur pour faire des intérieurs complets. Et on pense à tous les sens en prêtant beaucoup d’attention à l’acoustique par exemple. Beaucoup de produits ont été développés pour des lieux que nous avons dessinés.

Que diriez-vous si vous deviez définir votre style ?
Le minimalisme expressif. J’aime les mouvements dans l’art. Mes objets ne sont pas à proprement parlé minimalistes, mais ceux qui ont du succès sont souvent ceux qui s’adaptent à beaucoup de situations. On peut les regarder avec différents points de vue. Ils sont assez neutres pour exister dans des environnements différents, mais ils ont assez de caractéristiques pour qu’ils ne soient pas tout à fait neutres.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Ce qui m’intéresse plus que tout c’est la façon dont on fabrique les choses. Je puise mon inspiration dans l’artisanat, les matériaux et les usines que je visite. Je passe beaucoup de temps dans les usines car c’est là que la magie opère. Je dépend beaucoup des ingénieurs et des artisans avec qui je travaille. C’est ma passion et souvent le point de départ de mes créations.

Elles se trouvent où ces usines ?
Partout dans le monde. Du coup, le voyage est aussi une source d’inspiration et le moyen de me renouveler.

Et le Maroc, c’est un pays que vous connaissez bien?
A peine. Je suis venu à Marrakech deux ou trois fois.

Notre artisanat vous inspire-t-il ?
La poterie assez rude me plaît. Le travail du métal aussi. Le tapis berbère universellement reconnu et beaucoup copié. L’architecture, le travail du plâtre, et la «bouffe» (rires).

Le Maroc est un pays connu pour le travail du cuivre, du laiton, du maillechort. Le métal c’est aussi votre truc.
Oui, c’est mon point de départ. C’est ce qui m’a donné le pouvoir de devenir designer. Je n’ai pas suivi la voie  normale des études puis de la découverte de la technique. Pour moi, cela a été la technique d’abord et après le design.

Vous avez déclaré que vous vouliez créer des choses qui durent et qui soient anti-fashion. Pourquoi ?
Le design est un business qui a de plus en plus à voir avec la mode. Mais c’est plus intéressant parce que les objets sont permanents. J’adore la mode mais je trouve dangereux de fabriquer des choses qui ont une courte vie. Si on fait notre boulot comme il faut, un objet peut durer jusqu’à 500 ans. Dans l’éléctronique, les choses sont faites pour avoir une durée de vie limitée, chez moi j’ai des meubles hérités de ma grand-mère. Elle-même avait acheté du mobilier qui datait de Louis XVI. Il y a une permanence qu’il faut respecter.

Vous venez de créer un canapé pour IKEA. Quelle place tiennent les collaborations dans votre business ?
C’est pour se rafraîchir un peu dans un secteur. Avec IKEA le but était de faire quelque chose de démocratique. J’adore le luxe car on peut utiliser des beaux matériaux, mais on ne peut pas toujours faire du luxe. Ca m’intéresse aussi de faire des choses abordables. J’aime aussi travailler dans des secteurs différents comme celui du sport avec Adidas par exemple. Ca donne une vitrine dans un autre univers. C’est important de s’intéresser aux domaines dans lesquels nous ne sommes pas experts. D’ailleurs, j’ai remarqué que j’étais meilleur dans ces domaines-là, ceux sur lesquels je porte un regard plus naïf. C’est important de ne pas tout connaître, de venir d’un autre monde.

Vous avez été musicien, vous avez collaboré avec de grandes marques italiennes, travaillé pour Habitat, avez été récompensé  par la reine d’Angleterre, vos créations sont dans les plus grands musées du monde. Qu’avez-vous encore envie de réaliser ? Qu’est ce qui vous motive ?
Pour moi, c’est juste un début. L’avantage du design c’est qu’on peut regarder n’importe quoi et le transformer en mieux. Je n’ai jamais fait d’électronique, de transport en commun, quelque chose qui a vraiment changé la vie des gens. Il m’a fallu près de 17 ans pour bâtir une marque globale. C’est le début d’un empire qui réserve encore plein de surprises.
Tom Dixon chez Clay Concept Store

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