Karl Fournier : «Le musée Yves Saint Laurent est plus que marocain, il est marrakchi»

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Karl Fournier qui forme avec Olivier Marty le duo à la fois prolifique et discret à l’origine de la création du Studio KO, nous raconte la génèse du musée YVES SAINT LAURENT Marrakech qui ouvrira ses portes le 19 octobre prochain. Il nous livre les secrets de fabrication de ce bâtiment de terre ocre à l’identité résolument Marrakchi et nous confie son amour pour le Maroc.

Photos : Nicolas Mathéus

Comment avez-vous été choisis ?
Plusieurs facteurs ont contribué à ce choix : le fait que nous sommes installés au Maroc depuis de nombreuses années, notre longue amitié avec Pierre Bergé et sa connaissance de notre travail (nous avons travaillé pour lui à Tanger). D’autre part, Pierre Bergé n’avait pas envie de se lancer dans une procédure longue d’appels d’offre. Et il savait qu’avec nous le dialogue était facile et surtout possible, plus qu’avec les architectes stars qui ont parfois tendance à imposer leurs idées.

Quel était le cahier des charges ?
La fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent avait un cahier des charges très précis concernant les salles de conservation et de restauration, l’auditorium, la bibliothèque, mais aussi les surfaces, les  qualités acoustiques et techniques. En revanche, sur le concept, nous étions libres à condition de respecter trois critères définis par Pierre Bergé : faire un bâtiment contemporain, marocain et ne ressemblant pas à un mausolée.

Quelles étaient les contraintes du projet ?
La taille du terrain qui n’est pas très grande pour un projet de 4000 m2 sur trois niveaux, un sous-sol, un rez-de-chaussée et un étage partiel. Il a fallu jongler avec les règles urbanistiques.

«Lorsqu’Yves Saint Laurent découvrit Marrakech en 1966, ce fut un tel choc qu’il a décidé tout de suite d’y acheter une maison et d’y revenir régulièrement. Il est donc parfaitement naturel, cinquante ans après, d’y construire un musée consacré à son oeuvre qui doit tant à ce pays».
Pierre Bergé

Quel est le parti-pris architectural du bâtiment ?
L’idée était de travailler sur l’intégration du musée à la ville. Nous voulions qu’il soit comme une évidence, qu’on ait l’impression qu’il a toujours été là. C’est un bâtiment qui est plus que marocain, il est marrakchi dans sa chromie, dans ses matériaux…Nous voulions qu’il se fonde dans son contexte. Pour cela, nous avons utilisé des matériaux locaux.

Quel type de matériaux ?
Le granito teinté de terre et de fragments de pierres du Maroc pour les sols et les bases des murs, la terre cuite sous forme de briques pour la façade, les briques vernissées travaillées à la façon du faïençage des zelliges pour le patio.

Vous aimez travailler avec les artisans marocains, l’avez-vous fait sur ce projet ?
Oui, bien sûr. Nous avons collaboré avec les artisans avec qui nous avons l’habitude de travailler pour le granito, les briques de terre cuite et les briques vernissées, mais aussi avec les ébénistes pour l’Auditorium en chêne. Nous avons également travaillé avec Bymaro, filiale marocaine de Bouygues Construction qui a assuré la réalisation du bâtiment. Cette expérience a été très enrichissante. Ils ont tenu les délais et un grand niveau de qualité. Ils ont été des interlocuteurs à l’écoute. Cela a été un plaisir de travailler avec leur équipe.

Y-a-t-il de la couleur où n’avez-vous utilisé que l’ocre de la terre cuite ?
La faïence du patio est vert émeraude. Il y aussi des vitraux aux couleurs fortes qui rappellent ceux de la chapelle du Rosaire de Vence imaginés par Henri Matisse et qu’Yves Saint Laurent aimait beaucoup.

Justement, vous êtes-vous inspirés d’Yves Saint Laurent, de ses goûts, de ses archives pour concevoir le musée ?
On a essayé de ne pas être premier degré. On peut voir dans ce bâtiment des allégories comme la façade habillée d’une dentelle de briques, motif qui rappelle la trame d’un tissu. Nous avons aussi, pour la première fois, utilisé des courbes alors que nous sommes adeptes des lignes droites. Mais nous sommes toujours restés dans l’allusion.
Notre envie était que ce musée devienne un repère dans la ville, qu’il y trouve sa place et sa raison d’être. La programmation va y contribuer. La fondation souhaite que le musée soit ouvert sur Marrakech, pas seulement centré sur Yves Saint Laurent. L’Auditorium va y contribuer en accueillant des concerts, des projections de films, des conférences, des colloques.

Quels sont vos liens avec le Maroc ?
Le Maroc a été un véritable coup de coeur. J’y venais petit chez ma tante, professeur au lycée français de Fès, et j’aimais déjà ce pays. Plus tard, j’ai partagé cet amour pour le Maroc, ses paysages, ses habitants avec Olivier. Nous étions là au moment du boom immobilier . La conjugaison de chance, de hasard, de rencontres nous a permis de nous y installer durablement. Nous avons ouvert un petit bureau à Marrakech qui est devenu plus gros. Aujourd’hui, on ne peut pas envisager notre vie sans le Maroc où nous passons un tiers de notre temps. C’est devenu addictif.

Le musée YVES SAINT LAURENT Marrakech
D’une superficie de 4000 m2, le musée dédié au couturier et à son oeuvre, est située près du Jardin Majorelle. Il abrite une partie de la collection de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent qui comprend 5000 vêtements et 15 000 accessoires haute couture, ainsi que des dizaines de milliers de dessins et objets divers, jusque là conservés à Paris. Plus qu’un simple musée, le bâtiment abrite un espace d’exposition permanente présentant l’oeuvre d’Yves Saint Laurent dans une scénographie de Christophe Martin, une salle d’exposition temporaire, une galerie des photographies qui accueillera chaque année un photographe en lien avec l’univers d’Yves Saint Laurent (le premier sera l’Allemand André Rau), un auditorium de 130 places, une bibliothèque de recherche de 5000 ouvrages du XVIIe au XXe siècle, une boutique-librairie qui réinterprète les codes de la première boutique de prêt-à-porter d’Yves Saint Laurent, et un café-restaurant baptisé Le Studio (en référence au studio de création du couturier, avenue Marceau à Paris) dont la décoration mêlant marbre blanc, bois clair et meubles en osier a été confiée à Yves Taralon, directeur artistique des arts de la table chez Hermès. Les jardins d’une superficie de 180 m2 ont été réalisés par le paysagiste Madison Cox (directeur général du Jardin Majorelle et Vice-président des Fondations Pierre Bergé-Yves Saint Laurent à Paris et Jardin Majorelle à Marrakech) qui a privilégié les plantes endémiques et écologiquement viables : lianes de Floride dans le patio, plantes luxuriantes à large feuillage autour du bassin à débordement, philodendrons qui créent une atmosphère de jungle évoquant les toiles d’Henri Rousseau, figuiers de barbarie aux couleurs et formes diverses à la sortie du musée.

Karl Fournier et Olivier Marty fondateurs du Studio KO
© Noël Manalili

Bio Express
Karl Fournier et Olivier Marty se sont rencontrés à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Leur diplôme d’architecture en poche, ils ont créé le Studio KO à Paris. Depuis, ils ont réalisé des projets aux quatre coins du monde (lieux publics, résidences privées, hôtels, restaurants, boutiques) et ouvert des agences à Londres, puis à Marrakech, faisant travailler une cinquantaine de personnes. On leur doit les boutiques Aesop et Balmain (la dernière vient d’ouvrir à Hollywood), la rénovation du Château Marmont à Los Angeles, la pâtisserie de Cyril Lignac à Paris, les villas du Royal Palm et la réhabilitation du Café de la Poste à Marrakech, la maison de Pierre Bergé à Tanger…   Ensemble, ils ont imposé un esprit où l’éclectisme des styles répond à une démarche à chaque fois singulière. Dès leurs débuts, ils ont développé leur propre art de la narration, dont l’espace, la lumière et les matières constituent la grammaire essentielle. Ce qui les distingue, c’est leur attachement au contexte, à l’environnement et aux matériaux locaux. Ils maîtrise les savoir-faire traditionnels du Maroc, entre pauvreté et luxe tamisé. Savoir retrouver les résurgences du passé pour pouvoir les détourner, ou mieux s’en affranchir, c’est pour Studio KO la définition de la modernité. Le New York Times a dit d’eux qu’ils redéfinissaient le minimalisme. Si Pierre Bergé les a choisi pour la création du musée consacré à Yves Saint Laurent, c’est pour de multiples raisons :
«Yves Saint Laurent et moi-même avons découvert Marrakech en 1966, et ne l’avons jamais quittée depuis. Cette ville a eu une influence sur Saint Laurent, sur son œuvre, et lui a permis de découvrir la couleur. Cette passion, les architectes du Studio KO la partagent aussi. Leur admiration pour la région et pour sa culture ainsi que leur rigueur intellectuelle et artistique en font les architectes idéaux pour ce musée. Leur style épuré rappelle bien entendu la création de Saint Laurent et nous sommes ravis de pouvoir développer ensemble une vision commune pour un projet d’une telle ampleur et tellement emblématique, comme le fut l’œuvre d’Yves Saint Laurent».
Après avoir réalisé leur premier musée, ils poursuivent leur chemin :  projets résidentiels au Maroc, hôtels à Paris, au Vietnam, à Lisbonne, hôtel particulier à Paris, boutique Balmain et maison à Los Angeles, projets résidentiels à New-York, Hong-Kong, etc.

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