Jamil Bennani, sculpteur de matière

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Si nous avons choisi d’aller rencontrer Jamil Bennani dans son atelier de la zone industrielle Takadoum, c’est parce qu’il est originaire de Rabat, mais aussi parce que son travail ne cesse d’évoluer . L’ébéniste devenu architecte d’intérieur est toujours à la recherche de nouvelles manières de travailler le bois et s’apprête à démocratiser le design avec des séries personnalisables à moins de 5000 dh.


Comment vous est venu l’idée de devenir ébéniste ?
Mon père, Karim Bennani, était artiste peintre. J’ai ouvert les yeux sur les formes et les couleurs. C’était aussi un des premiers architectes d’intérieur du Maroc. Il a travaillé avec les Italiens Cassina, B&B Italia. C’est de là que vient ma première véritable passion. Un fauteuil fabriqué avec une mousse à mémoire qui avait la forme d’une femme opulente m’a beaucoup marqué. A cette époque-là, je bricolais. L’année du bac, je savais déjà ce que je voulais faire. Le bac, je ne l’ai pas eu et j’ai décidé d’aller suivre une formation d’ébéniste en Belgique. En trois ans je suis devenu Maître ébéniste. Ensuite, avec un ami, j’ai créé une section design au sein de l’école d’ébénisterie. Ce fut une année sabbatique et de développement en même temps. On a créé de belles pièces pendant cette année. A mon retour au Maroc, j’ai fait des stages pour connaître les techniques traditionnelles. J’avais un énorme besoin de créativité. Alors je suis reparti à Paris cette fois dans une école d’architecture intérieure et de design. En 1989, je suis rentré définitivement au Maroc après un cursus complet de sept ans.

Qu’avez-vous fait à votre retour au Maroc ?
J’ai intégré directement une cellule familiale qui travaillait étroitement avec l’Irak. Mon père était le décorateur attitré de Saddam Hussein. L’atelier abritait 250 ouvriers, dont des artisans dans tous les domaines. J’ai eu la chance de passer par l’expérience des maâlems : ébénistes, spécialistes du plâtre, du zellige… Après la première guerre du Golfe, j’ai démarré ma propre entreprise. On était en 1996. Après avoir travaillé sur de très gros projets, j’ai redémarré tout petit. J’ai pris mes meilleurs ouvriers et pendant six ans nous avons fait de l’ébénisterie : mobilier, agencement. J’ai beaucoup travaillé avec les décorateurs dont Chafik Kakkaj qui m’a beaucoup aidé à mes débuts. Pour les amis, je faisais beaucoup d’architecture intérieure. Et en 2002, je me suis lancé dans cette activité avec un bureau d’études. On a travaillé sur le projet immobilier Casadia, pour le résidentiel, pour le public…

Et la sculpture dans tout ça ?
La sculpture est mon autre passion. J’ai toujours sculpté. Certains de mes meubles sont d’ailleurs sculpturaux. J’adore travailler dans la matière. Je ne sais pas d’où cela vient. Mon arrière-grand-père fabriquait des pianos à Leipzig…

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Je tire mon inspiration de la nature, essentiellement des galets, formes sans limites.

Quelles sont vos essences de bois préférées ?
J’aime beaucoup travailler le Samba, un bois africain qui a la particularité d’être très léger et tellement sec qu’il ne se fendille pas. C’est une matière qui se sculpte facilement. J’utilise aussi beaucoup le chêne, le frêne, et le cèdre de temps en temps. Je fais aussi des sculptures et des meubles en sapin rouge. Après un voyage d’une semaine en Suède, je suis revenu avec l’envie de valoriser ce bois. J’ai créé toute une ligne de meubles avec ce bois qui se patine facilement. C’est à l’origine un bois que l’on utilise dans la construction et qui permet de faire des produits accessibles. Courant janvier je vais rouvrir le show-room JB design, rue d’Oran. Et je cherche aussi à m’installer à Casablanca. Dans ces show-room, je présenterai une ligne de mobilier à moins de 5000 dirhams. On va varier les traitements de surface qui seront différents sur le même modèle. Le client aura la possibilité de personnaliser son produit. Les traitements de surface peuvent être de la laque, une patine, une pigmentation dorée. C’est une véritable cuisine interne. Avec des outils, on fait des recherches. Dans les formes, on a fait beaucoup de choses. Maintenant, on cherche de nouveaux traitements. Chaque bois nous offre de nouvelles possibilités. Je passe mes matinées dans mon atelier par passion et pour faire des recherches.

Le bois est votre matériau de prédilection. Aimez-vous le mélanger à d’autres matériaux ?
Oui, au cuir, au tissage, à l’aluminium avec Karim Alaoui qui est un grand ami. J’ai aussi utilisé des cordages sur des meubles, des incrustations d’os.
Je fais des plafonds marocains où je mixe le bois et le plâtre ou le cuir d’autruche. J’utilise aussi beaucoup le verre trempé, ciselé.
Ce qui est important pour moi, c’est la maîtrise. Je n’aime pas trop sous-traiter pour des questions de qualité.

Combien êtes-vous chez JB Design ?
Une vingtaine de personnes. C’est moi qui les ai formés. Initialement, ils sont menuisiers. Ici, nous travaillons qu’avec des outils de base.
Il n’y a pas de laser. Tout est fait à la main. Et je refuse d’avoir des chutes.
Le respect de la matière est important. Techniquement, j’essaye qu’il y en ait le moins possible.
Quand il y en a, on les réutilise.
Quand on donne beaucoup d’énergie à une pièce, elle devient éternelle. On fait aussi de la marqueterie.
Mais ce que j’aime le plus, c’est sculpter la matière pour lui donner une autre dynamique.

Comment définissez-vous votre style ?
C’est difficile, car je suis constamment en train de faire de la recherche. Les styles se succèdent.
C’est toujours moderne, un peu africain aussi en travaillant dans le brut.
J’ai fait une ligne de meubles d’inspiration sahraouie.
Mon périple dans le Sahara a été une ouverture magnifique sur la créativité.
Si vous n’aviez aucune contrainte, qu’aimeriez-vous créer ?
Une maison entièrement en bois avec une double fonction été/hiver. Une maison amovible avec des parois modulables permettant de créer des espaces différents. J’aimerais aussi sculpter une très grande pièce hors-norme pour ma ville par exemple.

Quels sont vos endroits préférés à Rabat ?
Le bord de mer. On y retrouve le calme et la beauté de la nature. Rabat est une ville magique de par son histoire et son infrastructure, ses remparts, ses lieux historiques, le Chellah, les Oudayas et son café maure, le mausolée et sa dentelle, la médina, les potiers de Salé…

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